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La Mutualité s’est toujours construite contre la Sécu

22 janvier 2015, par Lolo

Réaction de Michel Cialdella à un article signé par Étienne Caniard paru dans l’Humanité du 6 janvier 2015.

Son titre : "La Mutualité ne s’est pas construite contre la Sécu"
.

Les dirigeants du mouvement mutualiste appartenaient pour la plupart à la bourgeoisie aisée, aux cadres salariés, aux professions indépendantes, industrielles, commerciales ou libérales.
Il n’y a donc rien de surprenant à ce que les mutualistes, en 1945, s’opposent à la sécurité sociale, dont l’un des fondements essentiels repose sur le souci de confier la responsabilité des caisses nouvelles aux bénéficiaires eux-mêmes, dépossédant ainsi les mutualistes et le patronat du "pouvoir" dont ils disposaient jusqu’alors.(1).

À propos de l’ordonnance du 4 octobre 1945, la Mutualité française craignant que la dernière heure de leur mouvement n’ait sonné, ses dirigeants firent placarder sur tous les murs de France, une affiche sur laquelle figurait un texte alarmiste où l’on pouvait lire notamment :
« On porte gravement atteinte aux libertés des assurés… On veut instituer dans chaque département un régime de caisse unique, froide et bureaucratique, où les assurés seront intégrés pêle-mêle, sans leur consentement…
On va provoquer inconsidérément une désorganisation catastrophique dont les assurés sociaux seront les victimes, on condamne ainsi à l’échec les améliorations de prestations d’assurance sociale péniblement acquises… » (2).
Non seulement elle n’a pas fait dans la dentelle, mais elle s’est lamentablement plantée !

Dans son livre Gouverner la sécurité sociale, Bruno Palier rappelle qu’à la suite de l’annonce d’une assurance maladie universelle dans le plan Juppé de 1995, plusieurs fonctionnaires du ministère des Affaires sociales avaient tenté d’élaborer un projet allant dans le sens d’une universalisation à la scandinave (accès gratuit de tout le système de soins).
Mais la résistance des mutuelles (qui aurait quasiment disparu dans ce projet),
… en a empêché la mise en oeuvre (3), faisant ainsi passer l’intérêt des salariés après leur boutique.

La Mutualité française a soutenu la réforme Douste-Blazy de 2004.
Cette loi organise le démantèlement de la Sécurité sociale en remplaçant les Conseils d’Administration par des Conseils d’orientation sans pouvoir.
C’est le directeur général de la CNAMTS qui a les pleins pouvoirs.
Il peut même annuler les décisions des caisses locales. Cette réforme ouvre la porte à la privatisation en faisant entrer au niveau national dans une union nationale des organismes complémentaires d’assurance maladie (UNOCAM) non seulement les mutuelles, mais aussi les assureurs privés qui représentent entre 20 et 25 % des membres du conseil. Bonjour la démocratie sociale !

Dans un article du journal Libération, trois universitaires écrivent :
" Les fédérations mutualistes ont désormais un pied dans la solidarité et l’autre dans la logique de l’assurance, et ce, même si leur base tente de contrer cette évolution redoutable.
Ce n’est donc pas vraiment par hasard, si l’on assiste à des concentrations dans l’ensemble de ce secteur et si les modalités de tarification ont tendance à se rapprocher, en adoptant, notamment des modulations de leurs tarifications en fonction de l’âge de l’assuré ". (4).
La taxation selon l’âge est une rupture avec le principe de solidarité.
À chaque recul de la Sécurité sociale, les mutuelles, qui s’inscrivent dans la concurrence, proposent de prendre en charge ce que la Sécu abandonne.
C’est démobilisateur pour la défense de la Sécu.
Aujourd’hui la plupart des mutuelles proposent plusieurs niveaux de prestations et la cotisation qui va avec.
Ce qui est contraire aux principes de la sécurité sociale.
Étienne Caniard prétend passer d’une égalité de droit ...à une égalité de fait alors que les mutuelles sont de plus en plus inégalitaires.

L’objectif du Conseil National de la Résistance et d’Ambroise Croizat était de construire un régime obligatoire, unique, universel qui devait à terme couvrir tous les risques. Les mutuelles nous en éloignent.

Depuis bientôt 70 ans, la Sécurité sociale a fait la preuve de son efficacité et plus tôt que de s’investir dans le mouvement mutualiste, il aurait mieux valu que les syndicalistes s’emploient à développer la Sécurité sociale.

Les mutualistes mettent en avant les centres de santé, mais il en existait déjà gérés par les caisses primaires d’assurance-maladie.
C’est cela qu’il fallait développer.
Plutôt que d’organiser des complémentaires, il fallait aller vers la gratuité d’accès aux soins dans et par la Sécu.
Que l’on ne me dise pas que c’est un problème de finances, car les mutuelles supposent des cotisations qui, pour l’essentiel reposent sur les seuls salariés alors qu’à l’époque la plus grosse partie du salaire socialisé était financée par l’entreprise.
De plus la Sécurité sociale à un "coût" de gestion bien inférieur aux organismes complémentaires.

La prévention été également parmi les objectifs des fondateurs. Les patrons, qui n’ont rien à faire dans la gestion de notre salaire socialisé, ont toujours pesé pour une médecine réparatrice.
L’assurance-maladie consacre aujourd’hui 0,5 % de son budget à la prévention. Il faut faire évoluer le service médical des CPAM et en faire un outil de prévention au service des assurés.

Le titre aurait dû être :
La Mutualité s’est toujours construite contre la Sécu.


1. Pierre Laroque dans la préface de De la Mutualité à la sécurité sociale. Bernard Gibaud - les éditions ouvrières - 1986.
2. « Histoire de la sécurité sociale » (1945-1967) - Bruno Valat ; éditions Economica.
3. Gouverner la sécurité sociale. Bruno Palier - PUF - 2005.
4. Libération du 15 janvier 2004, , Catherine Mills, José Caudron et Jean-Paul Domin (universitaires)