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IHSe 120 ans Conférence du 12/06/2013

20 juin 2013, par Lolo

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Présent lors de cette conférence sur la création de la FD employés il y a 120 ans.
La FD des organismes sociaux, elle à 30 ans.


Intervention de Jean MAGNIADAS :

Je commencerai cet exposé en vous disant ma joie d’être ici et d’y reconnaître un certain nombre de têtes et d’y voir aussi des têtes nouvelles.
Je crois que c’est ça la fédération des employés.
Alors, les employés, nous en parlons depuis ce matin, mais on ne sait pas trop ce que c’est.
Quand vous ouvrez un dictionnaire pour chercher employés, vous trouvez des définitions tautologiques.
L’employé est celui qui a un emploi, alors ce n’est pas, tout à fait, satisfaisant.
On ajoute, dans un certain nombre de cas, que l’employé n’est pas un ouvrier, ce n’est pas, non plus, une très grande découverte.
On va, finalement, progresser un peu en définissant l’employé par l’activité qu’il a. On passera à l’employé aux écritures.
C’est déjà un progrès. On passera au comptable et, grand progrès, on passera à la dactylo mais tout ça nous laisse très insatisfaits sur le rôle des employés, sur la place qu’occupent, dans l’histoire sociale et dans l’histoire tout court, cette catégorie socioprofessionnelle qui existe avant même qu’existe le mode de production capitaliste.
Les scribes, il y en a sous l’esclavagisme, au Moyen Age.
Il y a des esclaves qui sont scribes. Alors tout ça, c’est un grand mélange, ce n’est pas très commode d’y retrouver les siens.
Ajoutons que tout ça vient que c’est le capitalisme que l’on assistera à une forte augmentation des effectifs des employés, à de profondes modifications de leur rôle et de leur statut.
Il importe de comprendre ces mouvements.

Celui qu’on appelait déjà l’employé au 18ème siècle ou qu’on essayait de dénommer, ce n’est pas l’employé de l’an 2013.
Il est clair qu’au cours, non seulement, de l’existence de cette fédération dont nous fêtons le 120ème anniversaire mais au cours de l’histoire la catégorie des employés s’est profondément modifiée.
A une certaine époque, l’employé c’est celui qui avait un peu plus d’instruction au primaire que l’ouvrier.
C’est là qu’il y avait une sorte de frontière mais, les employés, ce groupe, on voit, quand même, à peu près de quoi il s’agit, a subi d’importantes modifications, je dirais, quantitatives et qualitatives.
N’oublions jamais l’un et l’autre, quantitatives et qualitatives parce que c’est quand les quantités changent que les qualités ont changé ou inversement.
Il y a une sorte de dialectique entre quantitatif et qualitatif qui donneront leurs caractéristiques dans la structure sociale de la population, qui donneront leurs caractéristiques sociales aux employés.
Comment peut-on caractériser les employés ? Je vous propose, c’est Magniadas qui a fabriqué ça, ce n’est pas la bible.
On peut distinguer les employés dont la fonction est étroitement liée à celle des ouvriers.
Je pense, par exemple, aux dessinateurs industriels, ils sont très dépendants de ce qui se fait et de ce qu’on veut faire dans l’industrie, ce sont des créateurs de plus values.
La question de qui produit la plus value, j’y reviendrai.
Le plus grand nombre des employés, cependant ne sont pas productifs mais ils exercent et occupent des emplois permettant aux capitalistes de la réalisation de la plus value.
Il ne sert à rien de produire si l’on ne peut pas vendre sa camelote, c’est très clair et si on ne la vend pas, les producteurs de plus value ne la réalisent pas.
Les employés sont donc une catégorie absolument essentielle.
Il ne s’agit pas de grossir leur rôle mais il ne s’agit pas, non plus, de le minimiser. C’est la position d’aider à la réalisation de la plus value.
C’est la position des employés de commerce, des employés de banque, des employés d’assurance et aussi, plus tard, parce qu’ils viendront un peu plus tard, ça c’est le mouvement de l’histoire, des employés des institutions sociales et également d’autres catégories d’employés.

La question de la position des employés dans la structure de classe, c’est la question essentielle, elle fera l’objet, d’ailleurs dans le mouvement ouvrier, de discussions qui parfois s’éterniseront, dégénéreront même parfois et, en particulier, là, le mouvement ouvrier est très fort à l’époque, au 19ème siècle et en particulier dans la sociale démocratie allemande.
Je suis frappé, quand je recherche des choses de trouver le nombre de discussions approfondies qu’il y a eu chez les Allemands à propos de la nature de classe des employés.
C’est une discussion qui passionnera les marxistes, d’ailleurs. Ils ne seront pas toujours d’accord bien que, à mon avis, Marx était assez clair sur la question des employés, notamment, en définissant convenablement, à mes yeux, je donne un bon point à Marx, c’est gentil de ma part, vous avez remarqué, en définissant, assez bien, l’employé de commerce mais je crois que la question de la position des employés va donc susciter un certain nombre d’analyses.

Ces analyses, le mouvement syndicale y procèdera aussi ou, tout au moins, elles auront des répercussions dans le mouvement syndical.
Les discussions théoriques, dans les parties socio-démocrates de l’époque, ont des répercussions dans le mouvement syndical.
Par exemple, vous savez, il y a un certain nombre de fédérations, je les nommerai, ce n’est pas grave, c’est l’histoire tout simplement, il y a un certain nombre de fédérations qui ne veulent pas des employés.
Quand les employés se décident à aller à la CGT, la fédération, elle dit non, nous on est forts, on est bien organisés.
Les employés vont venir. Ils sont là, ils ne sont pas nombreux, ils sont éventuellement pinailleurs.
Non, non, je n’en veux pas. Alors ces employés, le plus souvent, vont atterrir à la fédération des employés.
Je me souviens qu’avec mon ami Delong ça nous amusait un peu quand nous voyions des camarades de la confédération qui venaient nous dire est-ce que vous prendriez, -comme si c’était un acte de bienfaisance-, les employés de telle catégorie ?
C’est ainsi que nous avons pris les employés des compagnies d’animation, les employés des casinos, les employés des notaires, les employés d’un certain nombre de petites branches que la CGT ne savait pas où placer et dont les fédérations d’industrie ne voulaient pas.
Ce fut le cas longtemps pour la fédération du livre.
La fédération du livre, elle disait, les gens du livre, ce sont les ouvriers du livre.
Les employés, ils sont bien gentils, on les aime bien mais de loin.

Alors vous voyez combien la position dans la structure sociale des employés, c’est une question qui, finalement, n’est pas qu’un question théorique pour amuser les théoriciens quand ils s’ennuient mais qui avait des répercussions tout à fait pratiques.
Je dois dire, d’ailleurs, qu’il y a eu, après, un mouvement inverse autant de grandes fédérations comme le bâtiment, les métaux ont absorbé immédiatement les employés de leurs corporations, autant les plus vieilles fédérations ont été les plus résistantes. Au fond, c’est une manifestation de ce qu’on appellera dans le mouvement ouvrier le corporatisme.
C’est une manifestation discrète mais certaine du corporatisme et qui a été aussi dépassé dans l’histoire.
C’est aussi une distinction, cette situation particulière des employés, dont les patrons ont essayé de profiter au maximum.
Cela dit, les employés, ce n’est pas, tout à fait, pareil que les ouvriers, ce qui est vrai, mais, peut-être, on peut profiter de cette situation.
Alors, on va d’abord les isoler dans des bureaux en dehors de l’usine.
On va leur trouver des appellations pour les distinguer un peu différemment, parfois des appellations très ronflantes, des titres hyperboliques mais c’est la volonté de s’appuyer sur cette différence et de l’exploiter dans un sens bien particulier.
La place de la couche sociale des employés dans la structure sociale du salarié, c’est donc une vraie question, une question importante à laquelle, je crois, il faut répondre clairement.
Les employés ne sont pas producteurs de plus value.
Ils ne produisent pas de produit au sens le plus trivial du terme, par contre, leur position, leur activité est, tout à fait, indispensable à la réalisation de la plus value.

S’il n’y a pas d’employés, il n’y a pas de réalisation de la plus value.
La chose est identique, on peut la transférer pour les employés de banque.
J’ai pris les employés de commerce parce que c’est le plus simple mais c’est pareil pour les employés de banque ou d’assurance, en drainant des capitaux, ils permettront l’industrialisation.
S’il n’y avait pas eu de banque, il n’y aurait pas eu une industrialisation se développant comme elle s’est développée, mais j’y reviendrai dans un instant.

Leurs caractéristiques, des employés, s’ils ne produisent pas de plus value, cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas exploités.
Ils le sont d’ailleurs par leurs propres patrons qui, s’il n’y avait pas bénéfice à les occuper, à s’occuper de la sphère où ils travaillent, il ne s’en occuperaient pas, ça ne les intéressait pas.
Donc, la sphère du commerce, la sphère des banques, la sphère des assurances, etc. n’est productrice pas directe de plus value mais permet l’accaparement d’une partie de la plus value.
Les capitaux investis dans la production de plus value, pour eux, c’est avantageux d’avoir cette division sociale du travail.
Ce n’est pas par amour des banques ou des compagnies d’assurance qu’ils choisissent que ces institutions existent à côté d’eux et existent, pour certaines, depuis la plus haute antiquité mais prennent un rôle nouveau sous le capitalisme, c’est, tout simplement, parce que ça permet l’accumulation de la plus value.

Ce que l’on va remarquer, c’est que les activités d’employés vont se développer d’une manière assez régulière qui suit le développement du capitalisme dans les divers pays.
L’essor industriel aura pour corollaire la constitution des grandes banques mais aussi des compagnies d’assurances modernes, la concentration commerciale.
Au fond, il y a une interconnexion entre toutes les activités et, cette interconnexion amènera un grossissement important et quasi constant, avec des variantes évidemment, selon les périodes, ça monte, ça descend mais le sens général du mouvement c’est que ça monte des employés.
Je crois que, vous savez, cela correspond, en particulier, à la fin du 19ème siècle dans notre pays et aussi dans les pays développés.
Alors, en Angleterre, c’est un peu plus tôt, en Allemagne, c’est, à peu près, au même moment qu’en France, en Italie c’est un peu plus tard mais on assiste à la constitution des grandes banques, de la banque moderne pour répondre aux besoins de l’industrialisation.
C’est le moment où se créent la Société Générale, le Crédit Lyonnais en France, la Barclays Bank en Angleterre, la Deutsch Bank en Allemagne également, bien qu’elles soient, elles aussi, antérieures au capitalisme, que se développent les grandes compagnies d’assurance.
Ces entreprises, d’ailleurs, vont, finalement, subir le même mouvement que celui du capital en général, c’est-à-dire un mouvement de concentration.
C’est ainsi que la plus grande compagnie d’assurance française, je parle sous des regards autorisés est, sans doute, Axa, eh bien deviendra, assez rapidement et pendant un moment, le premier groupe mondial d’assurance parce qu’il a « bouffé » les autres mais ce n’est pas mystérieux, c’est le jeu de la concentration capitaliste.

Alors, à côté de ça, autre catégorie des employés, un peu particuliers, ce sont les employés de l’Etat, les fonctionnaires, et c’est curieux de les appeler les fonctionnaires, ils sont définis par leur fonction et quand on y réfléchit, on est tellement habitués qu’on n’y pense plus.
Là aussi, les fonctionnaires, serviteurs de l’Etat, en servant l’Etat, ils servent la production, indirectement, de la plus value.
Ils ne sont pas producteurs, sauf les ouvriers d’Etat, de plus value directe mais leur activité concourt à la production de la plus value.
Ces processus se cumulent et se conjuguent, il y a donc une interdépendance étroite entre l’activité des employés et celle des autres catégories.

L’avènement des employés, on peut dire que c’est ce qu’un certain nombre d’auteurs nommeront la poussée triomphale du capitalisme.
La poussée triomphale du capitalisme, dans notre pays, est bien celle où il y a extension du capitalisme dans les pays d’Europe, mais aussi à l’échelle du globe, c’est l’ère du capital a dit un grand historien de l’économie, Eric (Hobsbawm) qui vient de décéder, qui appelle l’ouvrage qu’il consacre à ces questions, il l’appelle l’ère du capital.
L’ère du capital, c’est très caractéristique du mouvement qui se produit sur la fin du 19ème siècle, qui se produit en France et c’est pareil pour le commerce.
Le dernier quart du19ème siècle est celui où l’on verra apparaître les grands magasins.
Par exemple, le Bon Marché est né à partir d’une petite entreprise qui avait une demi-douzaine d’employés et qu’après il a essaimé.
Ce sont des gens qui avaient travaillé Au Bon Marché qui ont fondé d’autres grands magasins.
C’est un phénomène qui est très lié à l’urbanisation parce que l’urbanisation réunit une grande catégorie nombreuse de population et cette population est tout disponible pour le grand magasin qui ouvrira largement ses portes.

Ce que retiens, et je voudrai vous y rendre particulièrement sensible, c’est que ce qui pousse à la naissance et au développement prodigieux, aujourd’hui, des employés, quelqu’un l’a dit dans le débat de ce matin, je crois, les employés sont la catégorie la plus nombreuse, je ne vais pas vous abreuver de chiffres mais je sais où on les trouve.
Je crois que c’est indépendant de ce mouvement.
Il y a des gens qui ont théorisé la chose, on a parlé de la tertiairisation de la société, de la société des services.
Il y a des baratins qui sont accompagnés souvent de la diffusion de beaucoup d’illusions qui partent de ce phénomène, même s’ils en donnent une interprétation qui est contestable.

Alors ces facteurs de développement sont favorables à la création des syndicats. C’est dans les grandes villes que vont se constituer les syndicats et ultérieurement les bourses du travail.
On peut aisément identifier, dans ce mouvement, qui sont les gagnants et qui sont les perdants. Les perdants c’est, évidemment, la grande masse des petits agriculteurs, parce que cela s’accompagne d’un mouvement de concentration de la terre, doivent quitter leurs campagnes pour venir travailler à la ville.
Ce sont aussi les gens qui vont être employés dans les nouvelles entreprises qui apparaissent et qui sont généralement d’une taille, tout à fait, nouvelle et elles vont être soumises à la surexploitation capitaliste.
Dans son livre, dont je reparlerai, notre camarade Delong donne des exemples de cette surexploitation.
Ceux qui l’ont, je leur conseille de le relire, je ne sais pas comment on peut faire pour ceux qui ne l’ont pas, mais on trouvera une solution, ils s’aperçoivent que l’exploitation est extraordinaire.
Moi, si vous voulez, le hasard fait que ma grand-mère a travaillé au Bon Marché. A l’époque, par transmission familiale, j’ai su que c’était le bagne.
Les filles qui étaient vendeuses, il fallait encore qu’elles appartiennent à la bonne société parce qu’il fallait avoir la tenue, il fallait avoir une bonne présentation.
C’était horrible à la fois, dans les conditions de travail, dans les conditions de rémunération, dans la manière dont on les traitait avec tout ce qui peut accompagner ces processus.

C’est dans cet ensemble assez disparate, compliqué qu’est née la fédération des employés.
Les débuts de la fédération des employés sont assez mal connus, ce n’est pas quelque chose d’extraordinaire, ce n’est pas propre au seul syndicalisme des employés.
Les ouvriers, pour écrire leur propre histoire, bien qu’elle soit souvent relativement plus simple, vont se heurter aux mêmes difficultés.
Pour les employés, il y a des difficultés particulières.
C’est pourquoi le livre de Delon, indépendamment des phénomènes descriptifs qu’il apporte, est un livre d’un très grand intérêt parce qu’il donne des éléments de cette complexité.
Je ne me propose pas de revenir sur tous mais seulement d’en examiner quelques uns.
C’est le livre de Delon, à mon avis, le document le plus sûr et le plus complet dont nous disposons malheureusement, il s’arrête à l’année 1968.
Alors il appartient sûrement à notre institut de voir de le prolonger, pas forcément en faisant un autre livre mais sous une forme ou sous une autre parce que l’histoire ne s’est pas arrêtée en 1968.

La création des syndicats, dans cette époque-là et d’ailleurs le livre de Delon le montre bien, syndicats exigea beaucoup d’efforts, beaucoup d’abnégation des pionniers et aussi des débats et des affrontements idéologiques très sérieux.
Les syndicats n’acquerront une existence légale, en France, qu’en 1884, ce qui ne mettra pas d’ailleurs fin aux obstacles qu’ils rencontrent.
L’Etat qui les reconnaît parce qu’il ne peut pas faire autrement et qui pense que leur donner un statut légal c’est mieux que de les laisser dans la nature.
Il vaut mieux connaître des institutions identifiées clairement. C’est pourquoi d’ailleurs on exigera que les premiers syndicats aillent se déclarer à la préfecture comme ça on connaîtra les gens qui sont les responsables des syndicats, ce qui, d’ailleurs, conduira les syndicats de la CGT à ne se déclarer qu’assez lentement.
Ils le feront cependant parce qu’il y a plus d’avantage à être déclaré et à être connu qu’à ne pas l’être mais ça veut dire que ce débat n’est pas un débat idiot.
C’est un débat qui a des motivations profondes.

Alors quelles sont les difficultés que rencontrent particulièrement les syndicats d’employés, pas qu’eux mais, en particulier, le milieu des employés ?
C’est, d’une part, le réformisme. La tentation du réformisme est, peut-être, plus forte chez les employés que dans d’autres secteurs.
La tentation du réformisme est plus grande parce qu’elle va se développer d’abord dans un certain nombre de pays, en premier lieu en Allemagne, dans la sociale démocratie allemande où des ténors de la sociale démocratie allemande proposeront ouvertement une révision du marxisme, pas dans n’importe quelle période, et il y aura aussi des phénomènes analogues, j’en parlerai dans un instant, dans une période où le mouvement socialiste a fait des progrès gigantesques, ces progrès qui amènent Bismarck, qui n’était pas, en particulier, particulièrement social, c’est ce même mouvement qui amène Bismarck à instituer les assurances sociales.
C’est, en même temps, une période de progrès où le mouvement socialiste obtient des succès électoraux gigantesques.
Alors tout ça est créateur de beaucoup d’illusions.
Alors que disent les « révisionnistes », les premiers réformistes ?
Ils disent qu’il suffit d’être patient, d’attendre, qu’il faut obtenir des choses.
Ils ne disent pas qu’il ne faut pas faire des réformes mais ils disent, finalement, qu’on peut se contenter de réformes graduelles, pas besoin de changer la société et que, par des réformes graduelles, on arrivera à instaurer le socialisme.
En même temps, c’est la solution paresseuse or, les solutions paresseuses offrent toujours des situations de repli et c’est bien ce qui va se provoquer.

Les premiers socialistes, les plus grands socialistes y compris allemands, je pense à August Bebel ou à Rosa Luxembourg, ils vont faire condamner (Bernstein) dans les congrès.
Mais ça n’empêchera pas que le réformisme, parce qu’il y a des facteurs objectifs, tels que ceux que je viens de citer, en même temps, ils obtiennent des choses qu’ils n’obtenaient pas avant.
Alors ces créateurs de beaucoup d’illusions et ces illusions, l’illusion réformiste s’appuie sur des faits matériels, elle n’est pas tombée du ciel.
Ce qu’a fait (Bernstein) c’est de le mettre en théorie contre Bebel et contre quelques autres et, là, il va y avoir de la résistance en France devant les idées réformistes mais, le réformisme va pénétrer en France et dans d’autres pays du monde, l’Allemagne restant le grand pays du réformisme et je crois qu’il l’est encore, vous avez pu lire dans les journaux, comme moi, que ces temps-ci on reconstitue une internationale socialiste qui n’aura pas ce nom sous une autre étiquette mais qui se propose des objectifs extrêmement réformistes.
Ce n’est pas un hasard s’il y a une tradition historique ancrée dans les habitudes et les pratiques du capitalisme allemand.

En France, quel l’agent du réformisme ?
C’est Alexandre Millerand, c’est un socialiste, c’est un avocat qui a collaboré au journal de Clémenceau « Justice » quand Clémenceau était vraiment très républicain.
Millerand sera député de la Seine en 1885, il évoluera du radicalisme vers le socialisme mais il refuse cependant, de s’affilier à l’un, il y en a plusieurs à l’époque, des partis socialistes pour se réfugier dans le groupe des socialistes indépendants qui siège à la Chambre.
Millerand développe un programme dans un célèbre discours qu’il prononce à Saint Mandé et dans lequel il appelle à l’unité de tous les socialistes, ça a un certain écho, et il met en avant les trois points suivants : substitution progressive de la propriété sociale à la propriété capitaliste ; conquête des pouvoirs publics par le seul suffrage universel, il y a beaucoup d’illusions, à l’époque, sur le suffrage universel, je pense qu’il y en a moins aujourd’hui, nécessité de ne pas sacrifier la patrie à l’internationalisme, ce qui est déjà plus inquiétant.
Il sera le premier à participer, ensuite, à un ministère bourgeois formé par Waldeck Rousseau, un ministère qui sera au pouvoir dans la période 1899-1901.
Il devient ministre du Commerce, de l’Industrie et du Travail.
Il est condamné par la deuxième internationale. Le partie socialiste et la deuxième internationale voient bien le danger.
Il est dénoncé par l’ensemble des mouvements ouvriers au début pour sa politique d’intégration des organisations syndicales, alors il rompt avec le mouvement socialiste. Il devient ministre des Travaux Publics puis de la Guerre.
Il est, en 1914-1915, le défenseurs de l’Etat Major contre les commissions parlementaires que voudraient les républicains les plus avancés pour contrôler l’armée, Commissaire Général en Alsace-Lorraine de mars à septembre 1919.
Il s’affirme comme un des chefs de la coalition de droite, le bloc national qui est vraiment une coalition, c’est l’UMP de l’époque, si j’ose dire et il devient l’artisan de la répression de vastes mouvements de grèves qui secouent le pays et l’initiateur, parce qu’il ne travaille pas que sur un seul front, de l’occupation de Francfort sous l’étiquette "l’Allemagne doit payer".
Ca ne marche pas trop mal comme slogan et de l’intervention en Pologne.
Il milite aussi pour l’intervention en Pologne contre la Russie des soviets.
Il soutient Poincaré lors de l’occupation de la Ruhr en 1923.
Envisageant de proposer une révision une révision de la constitution en vue de renforcer les pouvoirs du président, ils se heurte alors aux cartels des gauches qui sortent victorieux des élections de 1924 et il est contraint de se retirer.
Sénateur de 1925 à 1940, il ne jouera plus, à partir de 1925, aucun rôle important dans la vie politique française mais il aura un successeur.

Selon Madeleine Rebérioux qui est, sans doute, la meilleure historienne de cette période, au début de sa carrière, on voit apparaître un nommé Albert Thomas qui sera le ministre de l’Armement et l’auteur de la collaboration avec le mouvement syndical pendant la période de la guerre où il obtiendra un certain nombre de choses dans les usines d’armement, mais dans un but d’intégration et il poussera les feux très loin dans cette direction.
Je crois qu’Albert Thomas aura une action très néfaste qui marquera finalement durablement le mouvement syndical avec lequel il continuera d’ailleurs après.
Il sera le premier directeur général du bureau international du travail, c’est dire qu’il fait carrière dans le réformisme, c’est très évident mais ce courant marquera fortement une partie des syndicats.
Comme le rappelle Madeleine Rebérioux dans cet ouvrage, au début les gens croyaient Albert Thomas puisqu’il avait fait des discours adéquat pour qu’on croit à son baratin et ils ont été assez rapidement déçus d’autant que la forte exploitation, je vous renvoie sur ce point au livre excellent de Delon qui donne des précisions tout à fait remarquables sur la situation.
Les gens en ont assez, la guerre a pesé lourd, ils veulent sortir de cette situation et la fédération des employés, elle, il faut dire comment elle se situe.
Elle est dominée, jusqu’à la guerre, par les socialistes partisans de Paul Brousse qui sont une variété de réformistes et elle connaîtra bien des fractures, des rivalités, des difficultés à l’intérieur, y compris pendant la guerre, il y a aura une petite minorité, elle n’est pas très importante, révolutionnaire mais, au total, elle s’aligne sur les positions de la CGT représentée par Léon Jouhaux.

Autre difficulté particulière au milieu des employés, j’ai donc nommé le réformisme, c’est l’apparition des syndicats chrétiens.
Le premier syndicat chrétien d’employés, le SECI, de constitue sous la houlette d’un frère de la doctrine chrétienne qui s’appelle (Hyerron) avec l’appui de tout un réseau de soutiens catholiques et en se présentant comme un syndicat professionnel offrant des services, il y a une tradition de service que continuera pendant un temps la CFTC, et la concurrence est vive dans le milieu des employés qui est, lui-même, un milieu assez réticent, il ne se précipite pas spontanément, massivement dans les syndicats.
Il y a donc une concurrence très vive pour syndiquer les employés conduisant à la création d’organisations plus ou moins éphémères.
Pourquoi l’histoire des employés est si compliquée ?
Par exemple, il existera, pendant un certain temps, une fédération des employés de France. Alors que veulent les employés de France ?
Ils répudient la lutte de classe et ils prônent uniquement l’action parlementaire. L’action parlementaire qui n’est pas négligeable.
A l’époque, le Parlement vote un certain nombre de textes qui sont plutôt positifs mais, souvent, ils ne sont pas appliqués, enfin c’est un autre problème me dira-t-on, mais ils tendent à limiter le combat syndical à cela.

Les premières revendications des employés, je crois que ça a été d’ailleurs rappelé ce matin, ont porté sur les horaires de travail, tout spécialement sur le repos le dimanche et les employés, à l’époque, eurent bien des difficultés à faire respecter les lois de 1906 sur le repos hebdomadaire.
Ils n’obtiendront qu’avec retard des lois qui sont prévues pour les ouvriers qui concernent les accidents du travail cependant, à la veille de la Seconde guerre mondiale, ça veut dire que leur action n’a pas été, tout à fait, inefficace, la plupart des dispositions du Code du travail leur seront applicables sauf pour le travail de nuit, toujours pas réglementé en ce qui concerne les employés.
Ces luttes importantes auront lieu chez les employés, on en trouvera un recensement, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, dans le livre de Pierre et aussi dans d’autres ouvrages que nous citerons dans les papiers qui vous seront remis.

Le début du 20ème siècle est marqué par de grandes luttes des employés parisiens. Je dois dire et c’est, peut-être, une particularité plus marquée que dans d’autres secteurs, les luttes des employés de la région parisienne sont, tout à fait, décisives. Les employés de Paris jouent un rôle moteur dans la constitution de la fédération et dans l’action chez les employés parce qu’il y a une forte concentration.
C’est d’ailleurs dans les grandes villes qu’on retrouve, à des degrés moindres, le même phénomène.
Quand ou pourra écrire plus facilement, avec plus de moyens intellectuels, l’histoire plus complète de cette fédération, on devrait investiguer ce qui s’est fait à Marseille, à Lyon, à Bordeaux, à Toulouse, à Lille, ce sont là des grands centres qui imitent, dans une certaine mesure, Paris mais, c’est le même phénomène.
C’est là qu’il y a les entreprises d’employés et c’est bien là que vont se former les premiers noyaux.

Le début du 20ème siècle est marqué par de grandes luttes des employés parisiens pour les droits syndicaux, notamment, après une affaire qu’on pourra essayer de retracer, d’ailleurs, avec la presse on doit y arriver, une affaire qui a beaucoup mobilisé à l’époque, c’est neuf délégués du magasin du Tapis Rouge, c’est un magasin qui a disparu, qui existait dans le 10ème arrondissement et il y a là une lutte qui se prolonge longtemps mais qui sera un élément de prise de conscience des employés de commerce très importante.
Ne me faites pas dire que les choses étaient plus faciles mais elles sont, quand même, un peu, plus faciles pour organiser les employés de commerce que pour organiser les employés de banque et les employés d’assurance, je ne parle pas encore des employés de Sécurité Sociale mais ça viendra.

Au début des années 1900, cette chambre syndicale de la région parisienne conduit des campagnes pour la réduction de la journée de travail, avec un jour de repos hebdomadaire.
Elles sont marquées par des succès, vous avez compris, moi aussi.

En 1901, et vous voyez, nous sommes déjà au début du siècle, ces luttes sont marquées par des succès qui sont non négligeables.
Comme vous l’avez vu, la direction de la fédération appartient au courant réformiste, elle suit Jouhaux, elle le suivra dans l’union sacrée pendant la guerre. On est déjà en 1917, 18 et 19, on avance.
La fin du conflit, la démobilisation vont entraîner, en France, de puissantes grèves des salariés. Les banques, les grands magasins seront fermés.
Les employés, en mars 1919, se réunissent par milliers à la Grange Aux Belles pour établir leurs revendications.
Il y a donc une forte effervescence. Le 1er mai 1919, c’est la grève générale des grands magasins et les banques sont également fermées.
Les mouvements dans les grands magasins, notamment au Printemps, obligent les patrons à un certain nombre de concessions importantes et il faut bien observer, il y a ce mouvement qui n’est pas propre aux employés.
En 1919, il y a une considérable effervescence parmi les travailleurs.
Il y a le poids des souffrances de la guerre, les patrons qui resserrent la vis même s’ils ont été obligés de la desserrer légèrement parfois, je dis bien parfois, pendant la guerre et le contraste est grand entre le mouvement social et la plupart des dirigeants syndicaux dont Léon Jouhaux, qui vont opter, c’est eux-mêmes qui s’appellent ainsi, pour un syndicalisme reconstructeur, un syndicalisme reconstructeur, étiquette derrière laquelle ils entendent poursuivre...
Les étiquettes, vous savez, pensez à l’étiquette dialogue social aujourd’hui, eh bien les étiquettes c’est toujours très significatif.
Derrière cette étiquette, ils entendent pratiquer une politique de collaboration, la même collaboration qui a été pratiquée pendant la guerre avec Albert Thomas.

Alors, en même temps, il y a de l’agitation y compris dans la CGT.
Je vous renvoie, là, non pas au livre de Delon encore qu’on y trouve beaucoup de choses mais aussi au libre de (Piolot) et (Bruat). Il y a une agitation très forte en 1919.
Mais il y a une agitation dans la CGT aussi.
Il y a des éléments qui se détachent, ils critiquent Jouhaux. Alors la majorité confédérale, Jouhaux et ses amis, ils n’ont qu’une préoccupation, c’est de virer les gens qui s’agitent, les gens qui ne disent pas comme eux, la minorité révolutionnaire qui est, elle-même, une minorité composite dans laquelle on trouve des communistes, des anarchistes, des gens qui en ont assez, tout simplement, de ce qu’ils subissent.
Et tout cela conduira à l’exclusion d’un certain nombre de syndicats minoritaires.
Je crois qu’on le disait dans le film, si j’ai bien écouté.
Le moyen le plus simple de se débarrasser c’est d’avoir des statuts et des petits syndicats.
Alors, on peut exclure les petits syndicats. Les grandes organisations Paris, Marseille, Lyon et Bordeaux, etc., elles résistent mais on va, finalement, fédérer les minoritaires de la CGT et ils vont être obligés de s’organiser.
Ca va être la constitution de la CCGTU que ces minorités vont rejoindre. Il faut cependant ne pas cacher que ce qui se produit à cette époque-là entraînera un grand recul.
Il y a des gens qui vont rester chez eux.
Ils n’iront pas à la CGTU. Ils n’iront plus, non plus, à la CGT et c’est aussi le moment où les patrons s’organisent très fortement pour reprendre le contrôle des manettes. Je vous rappelle que c’est en 1919 que se crée la Confédération Générale de la Production Française qui est l’ancêtre du CNPF et de notre cher MEDEF d’aujourd’hui.

Alors la fédération CGTU aura bien du mal à s’imposer. Elle se constitue en février 1922, comporte 29 syndicats, elle en comportera 48 en juin de la même année.
Ca veut dire qu’elle progresse mais elle reste une petite organisation parce qu’elle est composée de petits syndicats.
Et la grande masse des gens qui sont partis, on retrouve ce phénomène, évidemment, dans toutes les scissions, les gens abandonnent le syndicat, ne reste qu’un certain nombre de gens qui ont les convictions les plus profondes mais, tout ça va considérablement affaiblir la CGT en général.

Alors, je ne veux pas dire qu’il n’y a plus, du tout, de mouvement.
Il faudra attendre la dynamique du Front populaire pour mettre fin à la division syndicale et que la CGT se réunifie.
Ce sera le congrès de Toulouse en mars 1936 qui mettra fin à quinze années de scission et à quinze années de grandes difficultés.
On possède des éléments sur cette situation assez bien développés qui montrent que ce sont des années de souffrance pour les salariés mais cependant la réunification se fait dans le combat antifasciste, je crois que le film le montrait aussi, elle ne va pas mettre fin, pour autant, aux divergences internes et ces divergences vont bientôt réapparaître dans la CGT elle-même.
Elles vont réapparaître, notamment, dans la période où le Front populaire est en train de se disloquer et elle va permettre une troisième scission, à un moment, d’ailleurs où la France dérive, où une partie de la bourgeoisie, à tout le moins, à choisi le fascisme et ça va de paire, évidemment, avec les abandons, par le gouvernement du Front populaire, de ses promesses.
Dans la CGT, il y a un groupe qui a des ramifications, d’ailleurs, dans la fédération des employés et le groupe syndicat que dirige René Belin et qui, les (...) finiront dans la collaboration.
C’est un groupe qui, délibérément, louche du côté de l’Allemagne nazie ou du côté de Mussolini.

Alors ce groupe va conduire à la guerre et à l’occupation mais aussi à la résistance avec la reconstitution de l’unité syndicale par l’accord du Perreux dont nous avons fêté l’anniversaire ces jours-ci et, à nouveau, la CGT est constituée.
Elle est reconstituée dans un climat nouveau de volonté de progrès social exprimé par le programme du Conseil National de la Résistance et je dois dire que chez les employés, comme il a été dit, je ne reviendrai pas sur ce qui a été dit, il y a eu un mouvement de résistance.
La fédération des employés peut s’honorer d’avoir fourni, et plusieurs autres, mais d’éminents résistants, je ne voudrais en citer que deux Maurice Kriegel Valrimont, président du comité d’action militaire de la résistance et le général Joinville, général des FFI, c’était des employés.
C’était des employés venus à une curieuse période chez les employés. Ils étaient venus pendant la crise parce qu’ils ne trouvaient pas à s’employer dans leur profession, ils se sont retrouvés dans les assurances.
Ils y ont milité l’un et l’autre et évidemment, après, ils ont joué un grand rôle dans la résistance dans laquelle d’ailleurs des militants syndicaux vont s’engager y compris Pierre Delon qui deviendra l’un des dirigeants de la résistance dans le Nord de la France.
Et, j’ai été souvent dans le Nord, c’est le hasard de mes activités syndicales et j’y ai été de longues années après la période de la résistance et les gens avaient encore son souvenir, j’en étais personnellement très content.

Alors, jusqu’en 1947, il va y avoir la reconstitution de l’unité syndicale. Dans les années 1944-1945, il y a une pression très forte, parce qu’il y a aussi un puissant mouvement revendicatif et une nouvelle scission organisée par le groupe Force Ouvrière qui va donner naissance à la CGT-FO dont Jouhaux sera jusqu’à sa mort le président.
Après les grandes grèves de novembre-décembre 1947, la bourgeoisie souhaite et va finalement obtenir, que l’on casse la CGT mais, on ne la cassera pas comme on l’avait cassée précédemment.
On la cassera réellement.
Elle va être affaiblie mais elle le sera moins que dans les précédentes scissions et heureusement et je dois dire que, dans cette fédération des employés que j’ai un peu connue avec d’autre camarades qui sont ici, j’ai, un peu, connu cette période, on va voir des gens qui n’étaient pas très éloignés des positions doctrinales de Jouhaux comme Alain Le Léap, alors secrétaire général de l’Union des fédérations de fonctionnaires, Jean Scheffer qui devint, par la suite, secrétaire de notre fédération et puis, des militants moins connus comme (Pérogon) directeur d’une Caisse de Sécurité Sociale, (Monternot) des assurances, Jean Gauthier agent comptable de l’URSSAF qui étaient des gens appartenant au même courant politique que Léon Jouhaux faire le choix de rester à la CGT parce qu’ils considéraient qu’il n’y avait aucune raison de faire la scission.
Je dois dire, parce que je veux le dire, que l’aura personnelle de Delon, je ne dis pas que ça a décidé, vous savez, les facteurs qui interviennent dans ce genre de décision, ils sont, des fois, difficiles à percevoir.
Je pense que son aura personnelle, son caractère ouvert, l’estime qu’il avait dans des milieux mêmes qui étaient en désaccord complet sur les options syndicales et politiques, n’a pas été d’un poids négligeable et je vous assure que je sais de quoi je parle.

Alors, la fédération va se reconstituer. Bien sûr que quand nous avons réoccupé les locaux de la fédération qui étaient, à l’époque, rue La Fayette, il y a d’ailleurs des photos, c’était la dévastation.
Les gens qui étaient partis à FO avaient emmené tout ce qu’ils pouvaient même les téléphones.
C’était un état de dévastation assez remarquable.

Je passe très rapidement sur la période qui va suivre parce que je sais que vous allez commencer à être fatigués de m’écouter, ce que je comprends et moi je suis fatigué mais surtout qu’un certain nombre d’entre vous et c’est surtout ça qui me retient, ont été les témoins et les acteurs de cette période.
Alors, je citerai seulement quelques uns des grands mouvements qui vont suivre et qui m’apparaissent remarquables, enfin, à ne pas perdre dans le souvenir de notre histoire.

Il y a eu la scission, elle est dramatique, on ne se parle plus entre FO et la CGT.
Le premier acte important qui va modifier ce processus, c’est un acte d’unité d’action des fédérations syndicales à l’échelon national pour s’opposer à la suppression des quarante heures et surtout des deux jours de repos consécutifs que contrairement aux accords conclus intérieurement, les patrons du commerce ne voulaient pas appliquer.
Des milliers d’employés se réunissent dans un grand meeting à la Mutualité à Paris. Les Parisiens connaissent la Mutualité.
La foule sortait par toutes les entrées et par toutes les sorties. A ce meeting parleront Delon, Capocci pour Force Ouvrière.
Capocci qui a joué un rôle très important dans la scission, c’est lui qui l’a annoncée à la radio comme un fait de gloire et Jacques Tessier pour la CFTC.
La grève est décidée alors que, dans le même temps, le gouvernement proposait une loi anti grève, je dirais, curieuse coïncidence, au Parlement.
Le ministre du Travail convoque ensemble les trois fédérations et les patrons qui se montrent intransigeant. Le mot d’ordre de grève est maintenu par les trois fédérations, dans le climat dont on sortait, c’était, tout à fait, remarquable.
En dépit des appels du pied et pas que du pied, du ministre, dans la nuit qui précède la grève, les patrons cèdent. La victoire est totale.

Je dois dire, mais permettez-moi d’évoquer ce petit souvenir personnel, que c’est une telle réussite que Benoît Frachon qui était le secrétaire général de la CGT et qui n’usait pas du procédé habituellement appela la direction fédérale pour la féliciter, car c’était le premier acte unité d’action entre les fédérations, du résultat et il ajouta, en direction de Delon, c’est là que réside mon souvenir personnel, ça y est t’as gagné Pierre.
Et qu’est-ce qu’il avait gagné ?
Il avait réussi à se faire photographier serrant la main à (Sidrot) de la Fédération Force ouvrière et Benoît a été ravi de ça parce que tous les journaux…
Vous vous rendez compte, c’était un événement, un secrétaire important d’une fédération de la CGT rencontrant ses homologues et se serrant la main.
Alors ça n’a pas changé la face du monde, c’est évident, mais ce n’était pas faux, vous savez, il avait du « pif » le vieux Frachon, je l’ai bien connu et j’ai travaillé un peu avec lui.
Eh bien ça marquait vraiment le début d’un tournant, mais d’un tournant qui était loin d’être achevé et il faudra bien d’autres luttes, les années 1949-1950 vont être marquées par le développement des luttes dans les entreprises, je ne n’en citerai pas beaucoup, j’en citerai deux.

Je crois qu’il faut citer la lutte menée dans les assurances pour la réintégration de Roger (Lafont) qui était le secrétaire général du syndicat qui était employé, il était cadre de la Compagnie Le Nord et que la Compagnie Le Nord avait trouvé bon de « foutre dehors » pour bénéficier, de sont point de vue, du climat, la pression syndicale unitaire a obtenu, finalement, sa réintégration.
C’était un grand succès parce qu’il y avait des cas similaires qui se produisaient mais, en général, on n’obtenait pas la réintégration, on obtenait l’indemnisation. Alors là, le tribunal leur avait, non seulement, demandé de lever les sanctions mais leur avait aussi demandé de le réintégrer.
Alors, il était permanent.
Il n’a rien réintégré tu tout. Il a continué son activité mais c’était, à l’évidence, un très grand succès.

L’autre événement sur lequel je veux attirer votre attention sur la fédération vous offre un document retraçant l’histoire des grands mouvements de cette période rédigé par notre ami Bonhomme.
Je veux dire qu’avec la grande grève des banques qui a obligé à un débat à l’Assemblée nationale, la patrons ne voulant pas céder, finalement, suivant la CGT, l’Assemblée nationale a décidé qu’il y aurait une discussion sur la question et le gouvernement a été le (...) alors qu’il envisageait, au contraire, évidemment, de ne pas donner satisfaction.

Je crois que cette période des années 1950-1968, et je terminerai, bien entendu, mais ça vous l’avez deviné, sur 1968, elle a été marquée par de grandes luttes et surtout caractéristiques, ce qui m’a frappée en relisant les choses, des luttes qui durent, qui s’étalent parfois sur plusieurs semaines, ça veut dire qui demandent beaucoup d’endurance, qui font l’objet, je pense, à la grève des banques dont il y a, dans cette salle, des camarades plus qualifiés que moi pour en parler, la grève des banques qui recevra un soutien de toute la classe ouvrière.
Il y aura des collègues, des délégations qui seront faites par les usines alors on va arriver à 1968, évidemment, auquel les employés prendront leur part, vont participer.

Je n’évoquerai pas les combats anticolonialistes, mon ami Alain les a évoqués dans son intervention, je pense, en particulier au combat de (Blanche ...) qui était la secrétaire du syndicat des employés de commerce d’Alger, au combat d’Elie (Angonin) qui avait déjà été mis en cabane, en camp de concentration pendant l’occupation et qui, au moment de la guerre d’Algérie a été remis en camp de concentration.
Alors les mauvaises langues et même ses copains lui disaient en riant : Toi tu as l’habitude. Drôle d’habitude.
Mais je veux dire que dans ces combats, la CGT a été présente et je n’oublie pas Raymond (...) qui a été cité ou un camarade qui s’appelait Jacques Vigier qui était un militant syndical d’un établissement de soins de la Sécurité Sociale de la région de Tours et qui, lui aussi, a été condamné à trois mois de prison pour avoir manifesté contre le départ d’un train de soldats.

Alors, voyez, je crois que la fédération des employés a été marquée par des luttes qui sont importantes.
Il y a des luttes de la Sécurité Sociale qui sont évoquées dans le papier auquel je vous prie de vous reporter mais je crois qu’il faut bien voir que cela ne s’est pas fait en un jour.
Cela ne s’est pas fait en un jour et que c’est, parce qu’au lendemain de la scission, la CGT avait pour la première fois, sous la direction de Pierre Delon, une fédération qui essayait de se placer, avec intelligence, pas brutalement, en tenant compte des caractéristiques propres des employés, qui essayait de se placer sur une ligne de classe et de masse que ses succès ont été acquis.
Je crois que le grand mérite, et il est grand, de Delon c’est d’avoir entraîné l’équipe fédérale sur cette ligne et de l’avoir pratiquée avec intelligence.
Delon, vous l’avez senti, je lui suis redevable beaucoup de ce que je suis devenu et je garde pour lui une estime considérable.
C’était vraiment un grand bonhomme. Je n’en ai pas connu des centaines mais j’ai connu celui-là et il comptait. Il comptait parce que c’était, à la fois, un militant ferme, cultivé.
Il connaissait beaucoup de choses. Il s’intéressait à l’histoire et je ne sais pas tout mais, c’était aussi un poète.
J’ai quelques uns de ses poèmes chez moi que je conserve. Non, c’était vraiment quelqu’un qui marquait son entourage et je crois qu’il a été beaucoup, je ne suis pas pour exagérer le rôle des hommes, j’ai, au contraire, essayé de vous montrer que c’est le conditionnement et le développement de la société qui produisaient le mouvement mais il faut, quand même, les hommes pour le faire et pour l’interpréter et la fédération des employés a eu la chance de bénéficier de ce grand bonhomme et je dois dire que son successeur Georges (Pompey) a été vraiment, pendant la période où il était secrétaire général, son continuateur et ils ont eu l’un et l’autre l’intelligence, et je terminerai par là, de penser que cette fédération qui était plutôt en meilleure santé, elle avait, et je crois qu’on l’a dit, doublé ses effectifs, ses bases syndicales, elle était vraiment dans une bonne santé, il a eu l’intelligence de penser qu’elle avait pris des habitudes de vivre par section.

Bien sûr que la section des assurances, de la banque, du commerce et de la Sécurité Sociale, elles avaient, dans la fédération, une large autonomie.
Ils ont pensé, on aurait pu s’en satisfaire, ça ne marchait pas mal.
Eh bien, je ne dis pas, d’ailleurs, que tout ce qui a été fait à cette époque était bien mais, je crois que ce qui a été fait c’est qu’il y avait sûrement de mieux dans ce qu’on pouvait faire.
Ca n’excluait pas d’éventuelles erreurs, des fautes et des insuffisances mais je crois qu’elle a réussi à vivre, à prospérer et, peut-être, à faire de cette fédération, une fédération digne de la confédération.

J’ai, tout simplement, écrit sur mon papier et ce sera mon message, si vous voulez, que ce patrimoine historique est d’autant plus précieux, aujourd’hui, que les conditions de vie, vous savez, nous sommes dans une curieuse période.

Nous sommes dans la période de la crise, on ne sait pas comment on va en sortir. On en sortira mais c’est une période qui est très difficile où on voit des tentatives de relance du réformisme, on voit même des gens qui pensent à des solutions fascistes, enfin l’histoire n’est pas écrite, c’est nous qui l’écrirons et dans cette histoire, je pense que les fédérations issues de la fédération des employés sont en bonne position pour pouvoir l’écrire.
Je crois qu’elles doivent se considérer, à juste titre, comme les héritières de cette fédération qui a fait, tout simplement, son boulot.


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