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II - Une autre sortie de crise est possible...

26 mai, par Lolo

A n’en pas douter l’urgence de la situation sera mise en avant pour justifier de faire repartir la machine économique au plus vite sans la modifier et en allégeant au contraire ses contraintes.

Les constructeurs automobiles mènent déjà un lobbying intensif pour que soit reportée la réglementation européenne qui devait plafonner leurs émissions de CO2 afin d’éviter « une pression supplémentaire sur leurs finances qui sont déjà impactées par la crise sanitaire ».

Et le président du Medef poursuit ces annonces et fait pression sur le gouvernement pour revenir sur certains acquis sociaux (durée du travail, congés...).

Or si des mesures d’urgence sont évidemment nécessaires pour faire face à cette crise économique et en limiter les dégâts sociaux (moyens pour l’hôpital, soutien des entreprises, maintien des revenus...), la question de la relance de l’activité n’interviendra qu’à son issue.

La période actuelle nous donne donc paradoxalement un peu de temps pour élaborer des politiques qui permettront d’en finir avec celles dont l’échec est désormais patent.

C’est une occasion unique, non seulement d’amorcer enfin sérieusement la transition écologique, mais aussi de rompre avec le productivisme, le consumérisme et l’obsession du court terme qui caractérisent aujourd’hui nos sociétés.
Cela ne se fera bien sûr pas sans résistances et nécessitera une forte mobilisation de larges couches de la société.

La pandémie et la réponse du gouvernement Français face à cette crise sanitaire a révélé le caractère irremplaçable de l’intervention publique et la nécessité des services publics, s’agissant non seulement de la santé mais de tous les domaines essentiels.

Les aberrations auxquelles a conduit la mondialisation financière sont désormais perçues par tous, de même que les conséquences des politiques menées depuis des années.
Cette prise de conscience intervient après celle relative à la question écologique qui a marqué la période précédente et le lien est fait entre les deux, tant en ce qui concerne l’origine et la circulation du virus que sur les risques de répétition de telles pandémies ou d’événements tout aussi dramatiques provoqués par le changement climatique.
À tous cela s’ajoute une sensibilité exacerbée aux inégalités sociales qu’avaient traduite notamment la mobilisation des gilets jaunes la lutte contre la réforme des retraites.

Elle resurgit aujourd’hui entre ceux qui sont en première ligne et craignent d’être appelés à payer la facture après la crise et ceux qui auront traversé cette période sans grand dommage et sont souvent les bénéficiaires des politiques libérales.

Transformer cette prise de conscience écologique et sociale en mobilisation suppose qu’elle puisse s’inscrire dans la perspective d’une alternative à la fois ambitieuse et réaliste, à la hauteur des enjeux et répondant aux besoins des populations. Construire cette alternative nécessite que chacun et chacune, à son niveau, contribuent à alimenter la réflexion.

Croissance, PIB : on continue comme avant ?

Le réflexe du gouvernement français, notamment de son ministre de l’économie Bruno Lemaire, et du patronat, est de vouloir faire repartir l’économie, comme avant, avec comme seul objectif : retrouver la sacro-sainte croissance des profits.

Pour cela, le gouvernement n’hésite pas à remettre en cause des acquis sociaux, faire prendre des risques aux travailleurs et travailleuses alors que le MEDEF, de son côté, ose demander des aménagements des règles de protection environnementale.

Aujourd’hui, l’indicateur dominant de notre économie est le Produit Intérieur Brut (PIB).
Or, il n’est pas seul à même de décrire l’état réel de notre société.
Il ne nous dit rien de l’état des inégalités, rien de l’état de l’environnement.

Il s’agit d’une construction dont les productivistes se sont servis pour asseoir un modèle de développement.
Ils ont réussi depuis des années à présenter cet indicateur comme le seul capable de représenter une évolution positive des sociétés, et ce quelles que soient les conséquences tant en matière d’inégalités sociales que de dégâts environnementaux.

Mettre sur un pied d’égalité toutes les activités pourvu qu’elles produisent de la valeur financière amènent à des aberrations.

Pour exemple, il est admis que les accidents, les canicules, inondations et leurs effets sont positifs puisqu’ils contribuent à l’augmentation du PIB (au travers des réparations et reconstructions engendrées).
Autre exemple, un embouteillage crée du PIB parce qu’il augmente la consommation d’essence et donc l’activité des industries pétrolières.

A contrario, aucune prise en compte pour les activités dites « improductives » comme le travail domestique, le bénévolat, la solidarité, le plus souvent exercées par des femmes.
Et que dire de la façon dont est mesurée la valeur produite par les services dits non marchands et les services publics en général ?

Repenser en profondeur les indicateurs économiques imposées dans le débat public et la place qu’on leur accorde sera une étape indispensable pour peser dans un changement de politique économique.

Refonder les services publics
La crise sanitaire montre à quel point le libéralisme et les attaques contre le secteur public sont néfastes.
Elle offre la possibilité de sortir des rapports marchands, d’une société de « à chacun selon ses moyens » pour développer les rapports non marchands et une société de « à chacun selon ses besoins, indépendamment de sa capacité financière ».

Les services publics ne sont pas simplement des amortisseurs : ils constituent les bases d’un nouveau mode de développement fondé sur la solidarité et la réponse aux besoins.
La crise sanitaire est révélatrice de ces deux visions de la société : l’une exclut, l’autre inclut.

Ainsi, aux États-Unis, les principales victimes du coronavirus sont les pauvres car ils n’ont pas les moyens de se protéger, ils doivent aller travailler même s’ils sont malades et n’ont pas les moyens d’accéder aux soins adéquats.
En France, grâce à la Sécurité sociale, les soins se font indépendamment de votre capacité financière.
C’est dans de tels moments que l’on voit la différence de logique.

Cependant, certains territoires, comme la Seine Saint-Denis, ont été particulièrement touchés : c’est le résultat de quatre décennies de politiques libérales durant lesquelles les services publics ont été affaiblis.
C’est pour cela qu’il est aujourd’hui important de rompre avec ces politiques libérales qui aboutissent à l’exclusion.

Alors que les salaires des fonctionnaires et des salariés de la Sécurité sociale sont gelés depuis des décennies, il est nécessaire de revoir les rémunérations en fonction de l’utilité sociale dans le public, mais aussi dans le privé. URGENCE SALAIRES

Il a fallu cette crise sanitaire pour que nos responsables politiques comprennent que ceux qu’ils considéraient comme « rien » étaient quelque chose.
Cette logique libérale qui consiste à faire croire que ceux qui réussissent sont « les premiers de cordées », les actionnaires, les fortunés face à cette crise sanitaire inédite a échoué.
Ce ne sont pas eux qui font fonctionner le pays, ce sont les travailleurs qui remplissent des fonctions dévalorisées par les libéraux, ceux qui étaient en "première ligne".

À la lumière de cette crise, la reconnaissance du travail doit être révisée en fonction de son utilité sociale.

Il convient également de repenser la définition des services publics.
Elle doit être élargie pour intégrer les services des plate-formes pour en finir avec l’ubérisation.

Avec l’arrivée de ces nouvelles technologies, il est possible de développer de nouvelles activités pour répondre aux besoins et aspirations des citoyens.
Au lieu de laisser les acteurs privés en profiter, la puissance publique peut mobiliser ces avancées technologiques pour répondre à ces besoins et aspirations selon une logique de service public.

Si l’on prend les transports, par exemple, Uber est une réponse privée aux besoins et aspirations émergentes, mais la contrepartie est la souffrance et la privation des droits sociaux des chauffeurs.

Il est possible d’y répondre autrement.
La puissance publique pourrait réaliser cette organisation de transport privé, afin de protéger les chauffeurs et garantir leurs droits.
Quant à la plate forme de location, AirBnb, elle perturbe considérablement les conditions d’accès au droit au logement des ménages aux revenus modestes.
II ne s’agit pas d’étatiser, mais de protéger les travailleurs tout en répondant aux besoins et aspirations des citoyens.

Peser sur les choix de production

Alors que le système productif a été particulièrement perturbé dans le contexte de confinement, c’est le moment de réfléchir, aux choix et aux conditions de production.
Ceux-ci correspondent-ils à nos besoins et celles-ci sont-elles tenables dans la durée, socialement et écologiquement ?

Le redémarrage de l’activité économique ne sera possible que grâce à l’intervention massive des pouvoirs publics (État, collectivités locales, banque centrale).

En cette période de nationalisation des perte du capital, l’Etat, a les moyens à condition bien sur de le vouloir, d’imposons que cela se fasse sous le contrôle des citoyens et des travailleurs, de peser sur ces choix et de ne pas les laisser être déterminés par la seule considération du profit qu’ils peuvent générer.

L’État peut en effet conditionner ses aides (subventions, prêts, commandes publiques, fiscalité, garanties...) au respect de critères sociaux et environnementaux, tout comme la banque centrale peut moduler sur les mêmes bases le refinancement qu’elle accorde aux banques et ses achats de titres.

Certaines productions, certains modes de production pourraient ainsi être favorisés au détriment d’autres.
Ce également le moyen et certainement le moment d’accélérer la transition écologique et la mutation de l’appareil productif rendue nécessaire par l’urgence climatique.

Le choix de ces critères, et donc le choix des marchandises, des services et des industries à privilégier, doivent faire l’objet d’un large débat public avec une intervention massive des populations afin de questionner notre avenir.
Il ne peut s’agir que de choix collectifs qui doivent refléter in fine les besoins des habitants.
Ceux-ci doivent donc être appelés à les exprimer.

Il s’agit de faire en sorte que les besoins soient traduits en choix de consommation et que ceux-ci conditionnent les choix de production et non plus l’inverse.

Peut on, par exemple, aider le secteur aérien, sans avoir une vision du type de mobilité, du type de tourisme souhaitable et soutenable ?
Le même type de question se pose pour la plupart des industries (automobile, chimie...) ainsi que pour l’énergie et pour l’agriculture.

Ces choix devront ensuite être hiérarchisés, toujours dans un cadre collectif, et donner lieu à l’établissement de priorités qui guideront l’action publique.

Mais ils devront aussi s’inscrire dans un calendrier à moyen et long terme pour leur donner une cohérence et constituer un cadre dans lequel les acteurs privés pourront situer leur action et dans lequel pourront être mises en place les actions rendues nécessaires par les choix économiques opérés (reconversion de certains territoires, formation et requalification des salariés...).

Dans l’intérêt public, il s’agit en fait de mettre en place une planification démocratique et décentralisée qui associe tous les acteurs économiques et sociaux, aux niveaux national et local, sous le contrôle actif des habitants.

Cette planification inclura également le nécessaire développement des services et des investissements publics et s’appuiera sur la création de plusieurs pôles publics (protection sociale, santé, énergie, transport...) dans des secteurs pour lesquels il sera jugé essentiel de faire prévaloir l’intérêt général.

La crise actuelle remet en effet à l’ordre du jour la question des communs, c’est-à-dire de ces biens qui ne peuvent et ne doivent pas relever de la sphère marchande, ou comment passer du "JE au NOUS".

De ce point de vue, outre l’extension du champ des services publics et une profonde réforme de leur gestion, il faudra également envisager à nouveau la nationalisation de certaines entreprises ou de certains secteurs.
Reprendre la main sur les choix de production implique aussi de donner aux salariés le pouvoir d’y contribuer.

Dans le système capitaliste, et dans le droit qui le consacre, l’entreprise appartient aux seuls propriétaires de son capital qui, dans le contexte néolibéral actuel, considèrent d’ailleurs qu’elle est davantage un actif financier à valoriser qu’un lieu de production de richesses.
Or dans la réalité, l’entreprise est une entité où les détenteurs du capital coopèrent de façon conflictuelle avec les salariés sans lesquels aucune richesse ne pourrait être créée.
Il serait donc logique, puisqu’eux seuls créent de la valeur ajoutée, que ceux-ci puissent participer aux prises de décisions en étant représentés dans son conseil d’administration à égalité avec les actionnaires.
Cet élargissement des conseils d’administration pourrait inclure d’autres parties prenantes, comme des représentants de la collectivité où l’entreprise est installée dans la mesure où elle entre nécessairement en interaction avec son territoire, en utilise les infrastructures et en modifie la physionomie.

Il est entendu, que cette restructuration du système productif, et plus largement de notre modèle économique, doit bien sûr passer par l’abandon des traités de libre-échange (Ceta, Jefta...) et par l’établissement d’un nouveau mode de coopération internationale.